Jeudi 8 mars 2012 4 08 /03 /Mars /2012 10:33

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Vendredi 30 décembre 2011 5 30 /12 /Déc /2011 08:49

 

 

Deux boutons de nacre

 

 

 

Elle s’était assise là, en face de lui, près, presque trop près. Il ne l’avait pas vu passer dans l’allée devant sa table, ni s’asseoir, ni enlever son manteau qui reposait maintenant soigneusement plié sur la banquette de cuir à sa droite.

Pourtant, il n’était pas, comme un instant auparavant, absorbé par la difficulté de manger à peu près proprement son plat de spaghettis, plat sur lequel il s’était bêtement rabattu, celui qui l’avait attiré là n’étant plus disponible. Mis de mauvaise humeur par ce contre temps et contre lui-même, il était pressé de quitter les lieux. Il avait donc refusé de prendre un des desserts proposés par le garçon.

Elle lui faisait face. Entre eux, les tables classiques de bar- pieds de fonte, dessus de marbre- couvertes de nappes à carreaux rouges et blancs protégées par une nappe de plastique transparent au contact désagréable, deux chaises vides, noires, en bois, aux contours arrondis et cette allée étroite aux carreaux noirs et blancs. Absorbée par la lecture du menu, elle ne devait pas se sentir regardée. Il était tôt pour manger. Le petit restaurant était presque vide. Le garçon nonchalant et grognon faisait traîner le service.

Il aurait du la voir arriver. Rien d’autre ne pouvait avoir captivé son attention sinon cette aptitude récurrente à laisser son esprit s’égarer il ne savait où. Elle était, il est vrai comme effacée…Du moins ce fut ce qu’il ressentit au premier regard glissant qu’il passa sur elle. Puis il regretta de ne pas l’avoir invitée à sa table, mais cela il ne pouvait le faire. Il avait trop peur d’être rejeté ou mal jugé ou ridiculisé.

Á midi cinq les clients, venus en groupe des bureaux et des magasins proches, entrèrent nombreux pour déjeuner. Au silence feutré fit place un brouhaha confus de conversations.

Le garçon vint finalement prendre la commande de cette femme. Pendant tout ce temps il la cachait à sa vue. Son horizon fut pendant un long moment, le nœud de la ceinture de tissu bleu délavé du tablier, les chaussures noires, le bloc sombre du gilet court et du pantalon noir, les deux manches blanches de la chemise, et une nuque aux cheveux noirs …Quand il s’éloigna en égrenant de loin la commande à haute voix, il vit son profil et le classa dans la catégorie " bel italien " sur le retour.

Quand ses regards revinrent vers la dame d’outre allée elle était plongée dans un journal de mode dont elle tournait machinalement les pages. Il ne sut donc pas si, à la dérobée, elle lui avait accordé un peu d’attention.

Sur sa table à lui il y avait la note de son repas dans une mini corbeille d’osier avec un morceau de tissus aux mêmes motifs de carreaux rouges et blancs. La classe ! . Il n’avait pas non plus vu le garçon la déposer devant lui.

Il avait maintenant envie de rester là. Il appela le garçon pour demander finalement un dessert ce qui eut pour effet immédiat de l’énerver car des clients faisaient la queue désormais. "Une crème catalane s'il vous plait". Il était toujours très poli avec le personnel des cafés et des restaurants. Sans doute trop car eux étaient rarement aimables avec lui.

Le garçon l'ignorait maintenant, même quand il essaya d'attirer son attention pour avoir une carafe d'eau. Au début cela lui convenait. Il pouvait ainsi la regarder longuement. Il la trouvait de plus en plus désirable. Il la détaillait : son chemisier blanc immaculé boutonné haut sous un rabat plissé cache boutons laissait à peine deviner des seins, petits, mais sans doute admirablement formés. Une longue jupe noire tombait jusqu'à ses escarpins vernis. Elle avait ce haut chignon châtain clair qu'il aimait tant dans les portraits de femmes du siècle précédent. Parfois elle levait les yeux de sa revue et parcourait la salle. Au passage ce regard survolait le sien, sans s'y arrêter.

Tout autour d'eux des gens s'asseyaient, mangeaient rapidement et se sauvaient vers on ne sait quoi d'urgent. Il pensait à ces films en accéléré où tous deux seraient deux taches quasiment immobiles et les autres un flux tourbillonnant de fourmis hâtives.

La soif venant, il profita du départ d'un de ses voisins pour prendre sa carafe à demi vide sur la table désertée. Le garçon qui avait vu son geste vint la lui reprendre avant qu'il ait eu le temps de se servir en lui assurant d'un ton mielleux : "Je vais vous en rapporter une plus fraîche... ". Il ne revint jamais. La guerre était déclarée !

De temps en temps le garçon qui avait certainement compris le pourquoi de sa commande tardive, se plaçait entre elle et lui en triturant un bouchon sur son tire-bouchon ou pour tout autre prétexte futile. Il enrageait ! Toutefois, après une de ces fâcheuses éclipses son regard fut attiré par deux éclats blancs sur le chemisier. Elle avait déboutonné les deuxième et troisième boutons de nacre de sa chemise qui renvoyaient désormais la lumière des lustres de pacotille. Brûlure au ventre. Était-ce pour lui ? Pour le garçon italien ? Elle leva les yeux, le regarda droit dans les yeux sans exprimer ni provocation, ni complicité, ni aucun sentiment ou volonté lisible. Ils restèrent ainsi soudés dans le silence. Aussi un que dans l'amour.

Le sortilège fut rompu par le garçon qui apportait à la belle un café et sa note. Absorbé en elle il n'avait pas vu l'entrée puis le plat principal puis le dessert lui être apportés successivement. Lui, il attendait toujours sa carafe d'eau, sa crème catalane, son addition. Effrayé il comprit soudain qu'elle allait partir et que lui, serait retenu ici ; payer au comptoir là-bas au fond du restaurant serait risquer de la voir disparaître pendant son absence

. Il chercha dans son portefeuille un gros billet pour payer même au-delà du raisonnable. Il n'avait que quinze euros, certainement insuffisant ! Il avait une boule de colère et de désir dans le ventre et une sorte de tenaille à hauteur des reins.

 

 

Elle se leva, lui sourit d'un sourire léger car elle vit sans doute le désespoir lui déformer le visage. De profil, un visage à peine hâlé, délicat, curieusement plein de retenue et d'élan, un cou très long, deux mains vivantes et fines de pianiste, d'artiste ou de danseuse... Quand elle se mit de côté pour sortir de derrière la table il fut foudroyé : Sa jupe noire, fluide, fendue très haut découvrait la lame claire et nerveuse de sa jambe jusqu'en haut de la cuisse. Quand elle se pencha pour récupérer son manteau, cette fente s'ouvrit. De toute façon il n'aurait pu se lever à cet instant tant la douleur au creux des reins était forte. La masse noire du garçon couvrit tout. Pour libérer totalement sa cliente, d'une main, il tira cette table de fonte qui fit un grincement de malheur sur le carrelage et barra ainsi totalement l’étroit passage. Quand elle s'éloigna dans son grand manteau qui lui faisait une traîne de reine, elle se retourna pour un au revoir discret de sa main gantée et un sourire furtif dont il ne sut jamais s'il lui était destiné. Elle se fondit dans la foule du boulevard.

Le garçon, content de lui, repoussa enfin la table désertée et posa brutalement sur la table du client vaincu la crème catalane qu'il tenait dans sa main gauche.

 

 

 

Il sortit du restaurant beaucoup plus tard. D’ailleurs celui qui lui rendit la monnaie n’était pas le serveur désagréable du début. Il avait sans doute finit son service. Désormais dans la rue une pluie fine tombait sur les rares passants. Une odeur de terre et de pavés mouillés le saisit soudain. La grisaille allait bien à sa mélancolie. Il n’était plus en colère avec lui même car, spaghettis ou pas, il avait vécu dans le lieu qu’il quittait, une de ces belles histoires d’amour qui vous accompagnent jusqu’à la mort. Depuis qu’elle l’avait regardé sans sourcilier au fond des yeux il y avait en lui une danse et un éblouissement qui l’enivraient. Curieusement il n’était plus en colère non plus contre le serveur . Cette rencontre, grâce à l’acharnement mis par cet homme à l’empêcher d’exister, n’avait été abîmée par aucun vécu, aucune étroitesse du quotidien. S’il mettait dans sa vie un renoncement tenace, en retour, l’intensité du peu l’enflammait.

Il hésitait à prendre à gauche ou à droite la rue piétonne qu’elle avait parcourue quelques instants auparavant. Il n’avait rien pu deviner de sa table de la direction qu’elle avait prise ; la foule dense au moment du retour des gens aux bureaux ou aux magasins du quartier l’avait totalement absorbée.

 

 

 

 

 

 

Désormais il n'y avait plus de l'autre côté de la rue un alignement de commerces et de maisons bourgeoises. Juste un canal sombre bordé d'une rangée de platanes torturés par de brutales tailles de printemps. L'air même était différent. Plus d'odeurs de rue mouillée. Un air doux . Ce même air doux qui l'avait poussé hors de chez lui pour manger au restaurant et fuir sa solitude tenace. S'il avait cette fois encore pensé à elle ce n'était sans doute qu'à cause de cette solitude.

Il n'y avait rien d'étrange dans les différences dans les lieux et les atmosphères. Ce n'était pas la même ville, et même plutôt un village. Ce n'était pas non plus la même heure, ni la même saison. Ce n'était pas non plus la même année, ni la même décennie. Lors de la rencontre avec la belle mystérieuse à la jupe fendue il était encore jeune au dehors sinon au dedans. Là il se sentait vieux au dedans et au dehors. Il n'espérait même plus la retrouver.

Un moment il s'était fait gloire de ses renoncements. Désormais il savait qu'il ne renonçait que par la terreur du premier signe qui l'entraînerait dans l'abîme des accomplissements…Il avait depuis longtemps compris que sa jouissance n'atteignait son paroxysme non dans l'achèvement mais dans la destruction des possibles .

Devant l'entrée d'un marchand de journaux, puis un peu partout il vit le portrait de cette femme disparue depuis dix ans et ceux de son mari et de son amant écrasés de soupçons. Il vit ce regard d'angle de femme sûre de son pouvoir. Il comprit ces deux hommes dans leur passion pour elle . Il décida que le visage oublié de la belle mystérieuse à la jupe fendue aurait ce visage. Elle serait cette femme. Il l'aimerait. Mieux il l'aimait. Il la chercherait sûr de ne  ne jamais la retrouver…

 

 

 

 
Par mengit.over-blog.com - Publié dans : écriture
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Jeudi 29 décembre 2011 4 29 /12 /Déc /2011 22:24

bonne année2012    Coucher de soleil sur les Annapurnas octobre 2011
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